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Latéralité de l’effet thérapeutique en psychanalyseSerge CottetLe problème clinique que nous posons aujourd’hui trouve son origine dans les principes freudiens concernant la différence entre la thérapeutique médicale et la psychanalyse. Toutes les thérapies, psychothérapie comprise, misent sur le savoir-faire du thérapeute. La psychanalyse, au contraire, fait intervenir le consentement du sujet à la guérison, même si la bonne ou la mauvaise volonté du sujet malade joue un rôle en médecine. On souligne donc la discontinuité, le hiatus entre l’acte analytique et l’effet de guérison. L’absence de rapport de cause à effet est là marquant. L’effet, quand il se produit, est indirect, oblique, inattendu, différé. Pour résumer ce caractère extérieur, on emploie l’expression consacrée désormais par Lacan, de " guérison de surcroît "(1). On obtient un plus de ce qui était légitime d’attendre : en prime. Il faut remarquer que cet en-plus masque ce dont il s’agit, à savoir que c’est plutôt à partir d’une perte, d’une chute, d’un en-moins, d’une soustraction qu’il y a chance de voir par exemple un symptôme s’apaiser ou disparaître. D’où l’opposition : perte de quelque chose comme condition d’une plus-value ou encore un manque-à-jouir, facteur d’un plus-de-jouir. On peut penser à des paradoxes du type : qui paie ses dettes s’enrichit. La psychanalyse n’enrichit pas mais au contraire appauvrit et " dénude considérablement le sujet ". C’est dans la rencontre avec cette misère et, comme dirait Nietzsche, en " motivant sa pauvreté ", qu’on recouvre éventuellement la grande santé. La guérison : un fantasme ? Un apophtègme freudien résume ce point de vue en justifiant l’abstention thérapeutique en psychanalyse par la critique de la " furor sanandi ". Il s’inscrit sous l’autorité du chirurgien du XIVe siècle Ambroise Paré : " Je le pansai, Dieu le guérit(2). La modestie opposée là à l’orgueil thérapeutique donne donc pleins pouvoirs au sujet. C’est ainsi que Lacan interprète cette sentence. Dieu ici, c’est le sujet lui-même. La même abstention est revendiquée par Lacan dans " Variante de la cure type " accommodée d’un avertissement. Il met en garde contre l’indifférence au problème thérapeutique qui pourrait résulter d’un freudisme dogmatique ; l’absence de critères thérapeutiques confère à la psychanalyse une sorte d’extra-territorialité. Sous prétexte que le psychanalyste ne peut prendre à son compte des appréciations aussi sommaires que " amélioré, très amélioré, voire guéri " (3), le scepticisme thérapeutique s’installe. L’analyste est-il pour autant dédouané de toute responsabilité à cet égard : " Que ses critères s’évanouissent à mesure même qu’on y appelle une référence théorique est grave quand la théorie est alléguée pour donner à la cure son statut "(4). L’analyste trouve ici un alibi, invoque par exemple la résistance pour ne rien dire des effets thérapeutiques que la doctrine pourtant peut élucider. Dans l’histoire, la psychanalyse a toujours été travaillée, soit par un excès d’activisme comme chez Ferenczi, soit par l’indifférence thérapeutique. En fait, Freud motive sa réserve par une conception du symptôme qui n’est pas sans référence médicale. On pourrait dire qu’il existe des symptômes qu’il est dangereux de guérir comme l’affirmait Charcot dans sa thèse de 1857 : De l’expectation en médecine. Il reprenait à son compte l’expression de Dominique Raymond (1757) dans son Traité des maladies qu’il est dangereux de guérir. S’il n’est plus question au XIXe siècle d’une conception de la thérapie comme restitutio ad integrum c’est que l’organisme est conçu comme un tout, relatif aux échanges avec le milieu, auquel on doit veiller dès qu’on touche à une de ses parties. Mutatis mutandis, toucher à un symptôme là, n’empêche pas qu’un autre se reforme ailleurs(5). Il est donc légitime de traiter du problème à la fois dans sa dimension éthique (ne pas retirer son épingle du jeu dans l’acte analytique) et dans sa dimension fantasmatique. Nunberg affirmait déjà que la guérison est un symptôme : " Le désir de guérison — que l’on doit, comme tout autre symptôme, considérer d’un point de vue psychanalytique (…) " ; ou pour reprendre ses termes quelque peu dépréciateurs " une demande régressive "(6). Il n’empêche que, posant la question à Jacques Lacan : " La guérison est-elle aussi un fantasme "(7), Jacques-Alain Miller pressait ce dernier à dire où se situe l’implication du psychanalyste dans l’affaire. On connaît la raison fondamentale qui fait objection à une conception médicale du traitement à savoir l’intime coordination d’un symptôme et d’une structure singulière. On rappelle ici l’interdépendance qui existe entre tous les symptômes et finalement leur dépendance par rapport à un fantasme. Il faut donc toucher à l’os de la névrose, au cœur de l’être (Kern unseres Wesen) pour que le symptôme perde éventuellement le bénéfice qu’il procurait. C’est la leçon qu’on peut tirer par exemple de l’analyse que fait Lacan de la frigidité qui " suppose toute la structure inconsciente qui détermine la névrose, même si elle apparaît hors de la trame des symptômes "(8). Nous pouvons commenter ainsi. En apparence, le symptôme peut paraître isolé, ne semble pas coordonné à d’autres qui peuvent disparaître en cours d’analyse, sauf précisément celui qui nous intéresse dans la mesure où il implique une identification fondamentale à ce que Lacan appelle ici " l’étalon phallique ". C’est donc rien moins qu’une problématique de l’identification féminine qui est en jeu. On sait aussi que Freud allait très loin dans la lutte contre le symptôme sachant les ruses qu’utilisait l’inconscient pour le déplacer. Ces substitutions mêmes caractérisaient l’impuissance thérapeutique tant que n’étaient pas analysés l’autopunition et le masochisme du sujet. Certains post-freudiens ont ainsi abusé d’une soi-disant " névrose de base "(9), faisant du symptôme une lointaine superstructure. Bergler notamment en rajoute sur le bénéfice du symptôme en le réduisant au masochisme originel et universel. Comme dit l’un de ses patients : " La santé, elle arrive comme un pauvre cousin de province. Personne ne l’attendait et personne ne la reçoit avec enthousiasme "(10). Vue de biais, effet latéral L’effet thérapeutique décalé et indirect se révèle symétrique de l’interprétation. Une première élucidation de l’effet thérapeutique a été proposée au nom de la vérité comme cause dans le sillage du " Discours de Rome " de 1953. Pourtant le décalage entre la vérité et l’effet thérapeutique est tout le mystère de l’interprétation. L’interprétation à condition qu’elle touche le vrai et déchiffre le message du symptôme, en délivre la parole jusque-là emprisonnée dans une rhétorique de l’inconscient. On suppose que l’abandon d’un chiffrage symbolique de la pulsion libère la demande impliquée dans le symptôme. Lacan s’oppose à une tradition qui fait dépendre l’effet thérapeutique de la seule relation transférentielle. C’est, par exemple, le point de vue de Glover qui fait valoir le rôle de la suggestion dans le résultat thérapeutique d’une interprétation inexacte. Lacan, tout en montrant que le refoulement n’est pas levé par la prise de conscience du vrai, met en fonction du mi-dire de la vérité et son effet sur l’inconscient. C’est indirectement, en oblique, qu’on a chance de mettre en mouvement une rectification subjective. L’effet est biaisé : " C’est ce que Freud saisit dans une de ces vues de biais dont il surprend le vrai "(12). Ce caractère indirect est noté par Lacan par une autre métaphore qu’il emprunte à l’astronomie d’Arago : " Une étoile de la cinquième grandeur ne la fixait pas tout droit. C’est à regarder un tout petit peu à côté qu’elle peut vous apparaître "(13). Ainsi, Lacan fondait son équivoque interprétative sur une conception de la vérité qui n’est jamais toute, ni absolue, ni bonne à dire. Non seulement l’interprétation ne peut se confondre avec la communication de la vérité, mais surtout une telle pratique est inutile lorsque, comme dit Freud, le sujet n’est pas prêt à l’entendre. Le sadisme de la vérité ressortit aux débuts de la psychanalyse soit à l’analyse sauvage(14). Ces nuances, qui invitent à un certain tact, furent incomprises et oubliées en général par le mouvement post-freudien. Ainsi Alexander qui " méconnaît l’esprit même de la thérapeutique freudienne "(15). Le résultat cherché, en effet, ne résulte d’aucune communication de la vérité s’il est question plutôt de réalisation " … ". Par exemple, l’homme aux rats, selon Lacan, a guéri trop vite (16). C’est que l’interprétation œdipienne, si elle est vraie, court-circuite les fondements de l’autodestruction du sujet. Dans ce cas, le soulagement a été obtenu après réduction de la culpabilité. Cependant, celle-ci n’est pas strictement équivalente aux vœux de mort exprimés dans l’enfance. L’empire du surmoi touche à la pulsion de mort comme interne au désir. L’imaginaire œdipien est touché, mais à l’époque, Freud, qui méconnaissait la pulsion de mort, n’a pu élucider entièrement la structure du désir qui reste inchangée. Cette mortification du désir ne trouve pas sa raison d’être dans le mythe familial. Le narcissisme mortifère ne donne pas prise en effet entièrement au mythe œdipien. C’est pourquoi la révélation et le ressouvenir de celui-ci n’empêche pas la vérité de rester impuissante. Lacan indique que l’effet thérapeutique ne pouvait être obtenu qu’à condition de ne pas soulager trop tôt la culpabilité. En soulignant la structure particulière de l’autodestruction dans la névrose obsessionnelle, Lacan balaye un maniement de l’interprétation fondé sur la relation d’objet. Aucune révélation de cette relation soi-disant archaïque ou immature ne lèvera la jouissance impliquée dans une identification mortelle. C’est son propre désir que le sujet détruit par son agressivité. Comme dans le film L’Assassin musicien du réalisateur Benoît Jacquot que commenta naguère Lacan, le sujet n’assassine que lui-même. Si l’interprétation porte la cause du désir, l’effet peut s’étendre à tout le champ couvert par la libido. On remarque que dans ces conditions, tous les objets du sujet obsessionnel peuvent être mis en série, sont pour ainsi dire interchangeables. C’est toujours sur fond de destruction de l’Autre qu’ils prennent place dans le désir du sujet. On pourrait alors penser qu’il suffirait de toucher à l’un quelconque d’entre eux dans la série a, a’, a", etc., pour que l’incidence mortelle de la jouissance narcissique fasse interprétation pour le sujet. C’est l’intuition borgésienne de Lacan dans le Séminaire VIII (chapitre 18). Alors que pour Freud, le soulagement de la culpabilité impliquée dans le symptôme passe par le Nom-du-père, c’est encore son orientation par rapport à l’homme aux loups : " Il exposa dans la cure la plainte qu’il ne pouvait supporter la femme, et tout le travail eût pour but de lui découvrir son rapport inconscient à l’homme "(17). Freud, qui considère à l’époque son patient comme un névrosé, a l’idée d’une réduction, sous transfert, de la demande homosexuelle dont la conséquence devrait être une libération de l’énergie libidinale en faveur de la femme. On peut se demander si l’interprétation que Lacan donne de la structure du désir obsessionnel est équivalente. Chez Freud, l’effet latéral attendu relève de la métaphore paternelle. C’est en touchant à la question du père que le reste suivra. La latéralité visée par Lacan est plutôt métonymique. On peut penser que l’une quelconque des positions désirantes du sujet souligne la même impasse du désir. Ce serait à vérifier dans le cas de l’homme aux rats. À tout le moins peut-on admettre qu’une seule coupure dans le symbolique fait prospérer le sens inconscient. Évoquant les derniers jours d’un obsessionnel, Lacan mentionne le danger d’un réveil propre à entériner sa mortification. D’où la métaphore du cas de M. Waldemar d’Edgar Poe. Mort symboliquement, il continue à parler, tandis que réveillé il se liquéfie et se désagrège. Dans ce cas, l’interprétation vraie ne supprime pas le problème de l’angoisse. N’oublions pas que, dans la clinique freudienne, le bénéfice du symptôme (lustgewinn) est obtenu contre l’angoisse et comme défense contre celle-ci. En admettant que l’angoisse s’articule sur le désir de l’Autre, on saisit que le symptôme s’interprète comme une stratégie défensive. Comment thérapiser alors l’Autre ? Le symptôme n’est-il pas déjà lui-même une tentative de guérison et même une suppléance comme le dit Lacan de la phobie : suppléance aux carences symboliques de l’Autre à propos du petit Hans ? En admettant que la croyance du névrosé soit que l’Autre veut sa castration, on s’explique une stratégie indirecte qui, visant un fantasme de l’Autre, rendrait inutile ces défenses mêmes. On peut toujours indiquer au sujet que l’Autre, bien trop préoccupé par sa propre castration, ne désire pas la sienne. Mieux encore, on peut favoriser une interprétation qui désuppose l’Autre et du savoir et même de l’existence. Le plus curieux est que cette stratégie de la désupposition ait un effet thérapeutique dans le réel. Pourquoi une réduction du sens inconscient, d’une mise en évidence de ce que J.-A. Miller appelle une " débilité mentale ", produise indirectement et par surcroît un soulagement thérapeutique ? Freud touchait le Nom-du-père pour dissoudre la reälangst. Donc en donnant un sens symbolique au symptôme, il visait à réduire la satisfaction réelle qu’il procurait. Comment obtient-on le même effet voulu par la désupposition de l’Autre ? Guérison d’une phobie Un exemple clinique fait apercevoir comment se dissout le couple angoisse/objet. Il s’agit d’une phobie classique des escaliers, des ascenseurs et des avions chez une jeune femme très branchée sur l’interprétation psychanalytique. L’histoire de son analyse met d’abord en fonction le phallicisme de la personne, son identification à l’unique, la meilleure, sur fond de grave carence paternelle. Une autre phobie d’impulsion agressive cette fois, souligne la jalousie du sujet, enfant, à l’égard de l’alter ego. Ce symptôme fait couple avec un donjuanisme forcené. La performance sexuelle conforte le narcissisme de cette jeune conquérante. L’analyse révèle à la patiente sa stratégie de défense et de compensation face au gouffre ouvert par l’Autre. Cependant, l’élucubration sur le sens familial du symptôme soulage certes la phobie des hauteurs sans faire disparaître l’impulsion. Le sujet ne s’estime guéri qu’après une mutation de son rapport au savoir. Celle-ci s’opère par un déplacement de la performance phallique sur le succès intellectuel. Le donjuanisme recule. Le curseur de l’opération revient à une sorte de sublimation obtenue sous transfert par identification à son analyste. Résultat : l’angoisse elle-même se déplace et se convertit en un doute sur ses capacités intellectuelles avec sentiment d’imposture. Enfin, la patiente prend ses distances avec la sujétion qu’opérait l’analyste notamment en s’autorisant à devenir psychanalyste elle-même. Elle fait l’expérience de la place qu’elle occupe comme Autre du transfert. La phobie disparaît alors complètement mais non pas l’angoisse qui s’attache à des identifications artificielles, à un " faux-self ", à des rôles sociaux. En bref, l’effet indirect pourrait s’exprimer ainsi : ne pas trop titiller le sens du symptôme. Vous supprimez le symptôme mais l’angoisse subsiste. C’est l’inconsistance de l’Autre, sa désupposition qui commande la réduction de l’angoisse 1 Lacan, J., " Variante de la cure type ", Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 324 2Lacan, J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973. 3Freud, S., Technique analytique, traduction Anne Bermann, Paris, PUF, 1967, pp. 65-66. 4Lacan, J., " Variante de la cure type ", op. cit., p. 324. 5Ibid., p. 325. 6Sur tous ces points voir Canguilhem,, G., " Une pédagogie de la guérison est-elle possible ? ", Nouvelle revue de psychanalyse n°15, Paris, Gallimard, 1978. 7Nunberg, H., " Du désir de guérison ", Nouvelle revue de psychanalyse n°15, op. cit., p. 112. 8Lacan, J., Télévision, Paris, Seuil, 1974, p. 17. 9Lacan, J., " Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine ", Écrits, op. cit., p. 731. 10Bergler, E., La Névrose de base, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1949. 11Bergler, E., Les parents ne sont pas responsables de la névrose de leur enfant, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1973, p. 182. 12Lacan, J., " Direction de la cure ", Écrits, op. cit., p. 625. 13 Lacan,J., Le Séminaire XI, op.cit., p.94. 14 Freud,S., « La psychanalyse sauvage », La technique analytique, op.cit.,pp40 et 100 15 Lacan, J. « Discours de Rome », Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p 129. 16 Lacan, J., « La direction de la cure », op.cit ., p. 598 17 Freud S., « L’homme aux loups. Extraits de l’histoire d’une névrose infantile », L’homme aux loups par ses psychanalystes et par lui-même, Paris, Gallimard, 1981, p. 264. 18 Ornicar ? 12-13, p. 15
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