World Association of Psychoalanysis

 

Qu'est-ce qu'un enfant pour une femme schizophrène ?

Katty Langelez

 

J'ai réduit ici mon champ d'investigation à cette seule structure, en
choisissant de parler de cas particuliers de sujets schizophrènes femmes
confrontées à la question de la maternité. Je partirai de l'axiome
énoncé par Jacques-Alain Miller dans "Clinique ironique": « Pour le
schizophrène, tout le symbolique est réel », en tentant d'en cerner les
conséquences cliniques en ce qui concerne le désir d'enfant.

Dans sa conférence sur la féminité, Freud indique le parcours accompli
par le désir d'enfant pour une femme. Il s'agit tout d'abord pour la
petite fille de vouloir un enfant du père, ce qui vient à la place de
son "penisneid", de son désir du pénis, pénis dont elle attribue la
cause de l'absence à la mère après avoir constaté sa castration.
Premièrement, il y a un amour pour la mère. Deuxièmement, la petite
fille constate sa castration, elle se détourne alors de la mère et
éprouve le désir d'avoir elle aussi un pénis ("penisneid"). C'est
pourquoi dans un troisième temps, elle se tourne alors vers le père,
porteur dudit pénis. Elle entre ainsi dans le complexe d'OEdipe et
remplace son "penisneid" par un désir d'enfant du père. Ce désir
d'enfant du père devra ensuite succomber au refoulement pour se
transformer en un désir d'enfant avec un homme. Le désir d'enfant est
donc le résultat de la transformation du "penisneid" en un désir
d'enfant du père, puis enfin en un désir d'enfant d'un homme. Il
s'inscrit donc sur un fond de castration.

Quelle est par conséquent la genèse du désir d'enfant chez un sujet pour
qui la castration n'a pas opéré ? Pour un sujet pour qui l'OEdipe n'est
pas venu installer la trame de son existence ? Freud note un peu plus
loin que la petite fille avait déjà désiré un enfant avant
l'installation du complexe d'OEdipe: elle jouait déjà à la poupée. «
Mais ce jeu (...) servait à l'identification avec la mère (...). Elle
jouait à la mère et la poupée était elle-même ; elle pouvait faire de
l'enfant tout ce que la mère avait coutume de lui faire. Ce n'est
qu'avec l'apparition du désir de pénis que l'enfant-poupée devient un
enfant du père. »

J'ai pu observer au Courtil beaucoup de petites filles jouant à la
poupée ; je m'en suis même étonnée, tant ce jeu prenait dernièrement de
l'ampleur, surtout pour l'une d'elles. Cette enfant, schizophrène de
treize ans, ne cesse de se promener avec une poussette où elle entasse
plusieurs bébés dont elle est la mère dans toute son horreur. En effet,
il n'y a à l'horizon aucun père, seule une mère dont la jouissance ne
trouve pas à se régler: elle gave ses enfants, les cajole jusqu'à
l'étouffement, les bat s'ils pleurent, et les démembre dans ses accès de
rage. Il s'agit bien là de ce que Freud indique comme une identification
à la mère, et pas du tout comme un désir d'enfant du père. C'est par
ailleurs une mère non réglée par le Nom-du-Père.

J'ai pu également rencontrer des jeunes femmes schizophrènes pour qui
surgissait la question de la maternité. Trois modes de réponses sont
apparues.

Au Courtil Centre Adultes, Léa, jeune femme d'une vingtaine d'années,
est arrivée, dès son admission, avec une théorie assez délirante sur la
procréation. Très vite, elle s'est mise à la recherche d'un homme pour
réaliser son projet. Épileptique de surcroît, Léa reçoit une
contraception par injection intramusculaire car les risques qu'une
grossesse lui ferait courir sont énormes. Léa est bien sûr au courant.
Cela ne l'empêche pas de venir régulièrement nous affirmer qu'elle est
enceinte: elle en énonce tous les signes. À chaque fois, elle en est
certaine et, à chaque fois, les tests sont négatifs. Elle finit souvent
par décréter que les médecins sont des ignares ou qu'ils mentent. Elle
continue à parfaire son trousseau de bébé. Elle parviendra un jour à
dire à Alexandre Stevens, dont elle sait qu'il est médecin, que, si elle
n'est pas enceinte, alors elle ne comprend pas ce qui se passe dans son
corps car à l'intérieur ça bouge, ça voyage ! La certitude d'être
enceinte n'est donc que secondaire, elle vient expliquer, construire un
délire autour des retours de jouissance qu'elle éprouve dans son corps.
C'est en sorte un délire d'interprétation à partir du sensitif.

Marlène témoigne d'un processus "a priori" similaire, mais néanmoins un
peu décalé. Aux phénomènes qui assaillent son corps, à sa prise de poids
pour elle incompréhensible, il lui arrivera de dire qu'elle est
enceinte. Elle entend d'autres jeunes parler d'enfant et de grossesse et
tout d'un coup elle se trouve grosse et donc enceinte. C'est ici une
interprétation signifiante à partir de l'image du corps. C'est une
interprétation, comme pour Léa, mais elle est ponctuelle, non organisée
en délire.

Frédérique est une jeune femme de trente ans que je reçois en privé.
Elle est également schizophrène, et présentait même des traits
autistiques dans l'enfance, mais elle s'est stabilisée autour du statut
d'handicapée et sa structure est voilée par la débilité. Elle vit chez
ses parents, d'une morale catholique rigide, qui l'ont toujours tenue
éloignée, non seulement des coordonnées symboliques pour assumer
l’événement, mais aussi de l’imaginaire pour y pallier. Il lui restait
le réel simplement ... et le réel ne dit rien. Elle n'avait donc pu en
parler.

Voici donc trois modes de l'expression du désir d'enfant chez des sujets
schizophrènes:
1) construction d'un délire ;
2) interprétation signifiante d'une image ;
3) Absence de toute représentation.

Les deux premiers s’appuient sur une certaine identification imaginaire
à la mère, le troisième n'y a pas recours. Sans doute existe-t-il encore
d'autres formes possibles, ceux-là sont ceux que j'ai pu observé dans ma
pratique.


Texte présenté aux journées du Merchav à Tel-Aviv en avril dernier