Sommaire

Jacques Lacan, Hommage rendu à Lewis Carroll
D. Laurent, P. Monribot, M.-H. Roch, Trois fins d’analyse
François Regnault, Notre objet a
François Leguil, Sur le style
Éric Laurent, Comment avaler la pilule ?
Jean-Claude Maleval, Des pathologies iatrogènes en psychanalyse ?
Marie-Hélène Brousse, Une difficulté dans l’analyse des femmes
Serge Cottet, Une sixième psychanalyse de Freud : le cas Ferenczi
Dominique Laurent, Retour sur la thèse de Lacan : l’avenir d’Aimée
Monique Amirault, Gaston Chaissac, un bricoleur de réel
Section clinique de Bordeaux, Les embrouilles du corps
Jacques-Alain Miller, Conversation sur les embrouilles du corps
Anthony Grafton, Spinoza et les sources hollandaises des Lumières
Steven Weinberg, L’avenir de la science et de l’Univers
Anne-Sophie Janus, Les escaliers de Robert Aldrich
Sophie Marret, Lacan sur Lewis Carroll
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Ornicar ? désocculté


On ne fait pas du savoir avec de bons sentiments. L'arme du pétrole, l'imam Khomeini, les Twin Towers, Al-Qaïda, ont fait merveille pour les études islamiques. Confidentielles au temps de Louis Massignon, les voilà chéries de l'édition, et qui s'étalent dans les médias. On lit Bernard Lewis en français, Gille Kepel en anglais. On s'instruit dans les chaumières sur le shi'isme duodécimain.
Une shi'a est l'ensemble des adeptes d'une école. La racine du mot connote selon Corbin l'idée de suivre, d'accompagner. Les shi'ites ont foi dans la mission des douze Imams. Le dernier disparut mystérieusement à l'âge de cinq ans. Pendant un temps, dit de « l'Occultation mineure », il continua pourtant de communiquer par divers intermédiaires avec sa communauté. Puis la période commença de « l'Occultation majeure », al-ghaybat al-kobra, destinée à prendre fin avec sa Résurrection, ce pourquoi on l'appelle Qa'im al-qiyamat. Certains l'identifient à la mystérieuse figure salvifique du Paraclet johannique, visible aux seuls croyants, et dont Jésus dit : « Et je prierai le Père, et il vous enverra un autre Paraclet pour être avec vous à jamais. »
Une shi'a parodique a élevé son fondateur à la même dignité. Alfred Jarry disparut le jour de la Toussaint 1907, un cure-dents aux doigts. Le commun y voit la date de sa mort, non point le Collège de Pataphysique, qui célèbre le 1er novembre son Occultation.
Le Collège n'eut peut-être pas échappé à la fatwa de la Saint-Valentin qui fit de Salman Rushdie un best-seller, si son Vice-curateur, Sa Magnificence Opach, n'avait pas décidé le 17 phalle 102 (l'an 1975 du calendrier vulgaire), avec effet au 29 clinamen suivant, l'Occultation du Collège lui-même. On ignore tout de ses raisons. Un « document intime » du Collège indique que « Sa Magnificence n’a, semble-t-il, laissé aucun document à ce propos ». Un érudit suppose que la décision du Vice-curateur fut motivée par la volonté de mettre le Collège à l’épreuve du temps.
Jusqu'à sa Désoccultation survenue en l'an 2000, le Collège mit fin à toutes ses activités publiques, et ses archives devinrent inaccessibles, tandis que ses membres continuaient de se concerter, et que son développement international se poursuivait. S'occulter n'est pas mourir, c'est tout le contraire : c'est se préserver en se dérobant à l'intérêt du vulgaire.
C'est sans doute ainsi qu'il faut entendre la disparition duodécimale d'Ornicar ? (1990-2002), encore que ce nom, toujours mentionné avec un point d'interrogation final, indique assez que le référent dont il s'agit n'est jamais là, que l'on demande après lui : « Mais où est donc… », et qu'il est, comme tel, ailleurs. Ce n’est pas un Godot dont la venue se ferait indéfiniment attendre. Son occultation est seulement le temps où l'on cesse de s'enquérir de sa présence, et s’il revient, c’est sans cesser pour autant d'être absent, ce qui distingue sa désoccultation de toute parousie ou épiphanie.
C'est donc à tort que certains verraient dans le Totem double face de Gaston Chaissac une représentation de l'Absent. Dès lors, quel sens reconnaître à la couverture du numéro 50 ? L'observation de Mlle Sylvia R., sept ans — « C'est dans mon livre de lecture » — a orienté notre recherche. L'œuvre du « bricoleur de réel » est en effet bien connu dans le monde scolaire grâce à l'épouse de l'artiste, Camille, institutrice, militante convaincue des méthodes actives, notamment de la méthode Freinet. En Vendée, un certain nombre d'écoles primaires portent le nom de Gaston Chaissac ainsi qu'un collège, à Pouzauges. Ces données incitent à voir dans l'illustration une variante du cul-de-lampe de Hogarth qui ornait le numéro 1 de la revue, paru en janvier 1975 : un singe usurpant la fonction de la Grammatica, dérision de l’éducation.
Durant la période d'occultation, Ornicar ? se multiplia prodigieusement, et sa shi'a, dite « Le Champ freudien », ne cessa de s’étendre : le dernier recensement de ses avatars, effectué cette année et laissé incomplet, alignait près de deux cents noms de publications dans une dizaine de pays. Quelles seront les conséquences de la désoccultation ? Il est difficile de le prévoir.

Jacques-Alain Miller


Bibliographie :

- Corbin, Henri, En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques. Tome 1 : Le shi'isme duodécimain, Paris, Gallimard, 1971 (coll. Tel, 1991).
Fayard, 2000),
- Jambet, Christian, L'acte d'être. La philosophie de la Révélation chez Molla Sadrâ, Paris, Fayard, 2002 (pour l'Introduction et le chapitre « Le Dieu des épiphanies »).
- Ténot, Franck, Les Très Riches Heures du Collège de ‘Pataphysique, Paris, Fayard, 2000.

Communications personnelles
- Note de Catherine Lazarus-Matet, le 26 octobre 2002, sur des pièces inédites du Collège de Pataphysique, « que j’ai pu me procurer chez Tschann il y a deux ans, lors d’une soirée où le Collège vendait quelques documents ».
- Compte rendu par Monique Amirault de sa conversation tenue à ma demande avec Mme Annie Chaissac, fille de l'artiste, le 27 octobre 2002.